Entretien Marion Lachaise
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Je suis artiste vidéaste. J’ai toujours opéré par hybridations multiples, en créant des installations qui empruntent à plusieurs registres, simultanément. Ainsi mon travail vidéo sur le portrait, nommé «Antiportraits», propose une représentation de la figure humaine au delà de son image sociale dans un ajustage performatif de vidéo et de sculpture. En parallèle, mes questionnements sur le point de vue, «ce qui se voit » et donc « comment on le voit », prennent la forme de petits théâtres, nommés «Vues impressionnées», où se mêlent la photographie et le principe du décor.

Transcender les genres
à propos du travail de Marion Lachaise
de Frédéric Dumond

Des «Vues impressionnées» aux «Antiportraits», de «Barbe-bleue» à «Une nuit de pleine lune au tribunal», le travail de Marion Lachaise déjoue les catégories, pour déplacer le regard, l’absenter de toute forme d’attendu, l’emmener derrière les apparences, dans les profondeurs invisibles des êtres et des lieux.
Elle opère par hybridations multiples, en créant des pièces qui empruntent à plusieurs registres, simultanément. ainsi le théâtre, l’artifice, le décor, la photographie, la vidéo sur écran numérique dans les «Vues impressionnées», qui sont comme des portraits de paysage.
Ainsi la captation vidéo et le travail avec le modèle, le modelage, la sculpture, la projection vidéo dans «Barbe bleue» comme dans les «Antiportraits», chaque pièce présentant comme le paysage mental de celui qui est portraituré.
Dans «Une nuit de pleine lune au tribunal» il y a tout cela lié à une hybridation supplémentaire, celle d’un redimensionnement contemporain de la figure allégorique, chaque individu devenant figure archétypale d’un procès.
Déjà, dans «Jolly Psykrine», un cycle de pièce antérieur, un personnage de speakerine trans-formée menait un jeu ambivalent, à la frontière de plusieurs champs. Déjà, alors, la figure du monstre comme déclencheur, à la fois répulsif et attirant, d’un accès à un autre de la représentation.
Cette figure du monstre est retravaillée dans « Barbe bleue » comme dans les «Antiportraits» : les visages filmés (toujours sur fond sombre) sont projetés en faisceau vidéo sur une sculpture en mouvement et en suspension dans l’espace. Les visages sont déformés, et c’est parce que la visagéité est perturbée que peut se percevoir la psyché, l’intime de chaque être. Parce que le dispositif permet son émergence, toujours subtile, par touches successives, sans que rien de précis ne soit, hors cette sensation de traverser les apparences pour accéder à quelque chose de l’être de chaque personne
Les «Vues impressionnées» sont des sculptures de paysage, travaillant le principe scopique du «Point de vue» via le décor théâtral et ses multiples plans, comme pour déplier le visible, dans un dispositif à nu qui place d’emblée ces sculptures dans le champ à la fois de la scène et des machines de vision antérieures au XXe siècle.
L’enjeu de ces hybridations subtiles, à l’oeuvre dans chaque pièce, est d’entrer sous la surface des êtres et des choses, de faire émerger ce qui ne se voit pas et qui pourtant est là, donne forme à ce qu’on voit : l’invisible comme objet de la représentation.
Un invisible d’émotions, de sensations, de ressorts psychologiques et inconscients, l’ensemble de ce qui détermine les traits de tel visage, la forme de tel paysage.
Se mêlent inextricablement dans cet invisible ce que nous projetons (ce qu’on ressent à voir tel visage, tel lieu) et ce que l’objet de notre regard émet vers nous, la manière dont nous percevons ce qu’il est, selon sa forme, selon les signes qui le constituent.
Comme au théâtre, on retrouve dans les oeuvres de Marion Lachaise cet art d’assembler les médiums. Ici, ce sont la sculpture, la photographie, l’écriture, le livre, la vidéo, la lumière, le dessin qui sont unis au service de la pièce.
On pourrait donc dire : du théâtre, elle fait un medium. Elle déplace la mise en scène dans le champ des arts plastiques. Et comme au théâtre, chaque medium ouvre un chemin d’accès à la psyché.
Dans ses dispositifs créés de manière à «rompre la cohérence du visible» dit-elle, notre pulsion scopique très fortement sollicitée depuis quelques décennies est comme ralentie, le voir retrouve la vision : il pourrait y avoir une dimension mediumnique dans le travail de Marion Lachaise, un rapport au mystère, aux profondeurs des Mystères, quand s’ouvrent un instant quelques accès aux dimensions infinies dont le visible n’est qu’un des plis.