Mille et un morceaux
Editions Scopique Studio
2019

96 pages couleur - 16,5x24 cm
Graphisme Warmgrey

Bernadette, Christine, Babou, Marixol, Coco, Djanet, Mia, Ingrid sont là, proches et lointaines, en mille et un morceaux. Si aucune ne choisit sa voisine, le dispositif devient un drôle d’endroit pour une rencontre, pour «être ensemble». Loin des bruits des machines d’aérations, des clés des surveillantes dans les serrures et sur les barreaux, loin des masques qu’on tient le jour et tombent la nuit, les solitudes et les gestes se disposent librement. Mille et un morceaux est une façon de leurs donner du silence ; d’être suspendu à leurs mots tels des aveux ; de lire entre leurs lignes ; de s’exposer, chacun, à la présence du lointain.

Remerciements : Corinne Rondeau, Jean-Louis Chapuis, Alain Juranville

Partout sur le territoire, il y a des prisons, des maisons de force, comme autant de châteaux forts dans le paysage. À force de regarder façades et murailles qui tiennent à distance, le désir d’aller voir à l’intérieur devient une réalité.
En 2011, j’entre à la maison centrale de Clairvaux. Plus qu’un seuil à franchir, les portes que je passe me rapprochent du lointain. Pour en témoigner, je lui donne forme en 2015 dans un livre en réalité augmentée, L’œil de Clairvaux. Car dans ces «?maisons?» où des hommes et des femmes sont tenus à demeure hors de la société, formant une communauté de solitudes, les rapports de proximité et de distance sont bouleversés pour quelqu’un qui vient de «?l’extérieur?». De cette première expérience troublante du lieu, je conçois un nouveau projet, un pas de plus avec un groupe de condamnées, comme on traverse une profondeur inconnue. Le projet dure quatorze mois au centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau en Seine et Marne de janvier?2017 à avril?2018.
Le centre pénitentiaire de Réau est une vaste enceinte regroupant une maison centrale, un centre de détention Femmes, deux centres de détention Hommes, un centre national d’évaluation. Au 1er?janvier 2018, les femmes représentent 3,7?% de la population carcérale.
Comment faire le portrait de ces sensibilités particulières?? Comment créer et montrer la proximité du lointain?? Comment faire transiter les mots, bribes d’histoire jusqu’à moi, et jusqu’au confort de nos maisons?? Comment faire entendre un langage annexé, colonisé par l’univers carcéral?? Comment faire voir cet espace autre?? Comment donner corps à des êtres qui ne savent, peut-être, plus à quoi ressemblent le «?dehors?» sinon par le souvenir d’un toucher, la caresse d’un brin d’herbe…
Rendez-vous est pris avec huit détenues pour un atelier. J’associe alors pratique de modelage et entretiens à des projections de leur visage sur leur sculpture, afin de créer un dispositif performatif nommé «Antiportrait»?: espace de rencontre de la matière et de l’image, et d’apparition qui dépasse toute ressemblance. Paroles et imagination deviennent le moyen sans fins pour «?sortir?» de l’incarcération, et font le pont avec l’art agitant perception et sens du regardeur. Le dispositif d’art renverse le dispositif carcéral? : petit événement derrière les hauts murs où l’intériorité se manifeste à l’intérieur ; où une extériorité se fait jour au lieu même de l’enfermement ; où un autre rapport à l’institution s’engage. À la façon dont Roland Barthes définit la ressemblance «je veux un sujet tel qu’en lui-même», «Antiportrait» fait d’une condamnée un sujet.

Avec le soutien :
Fonds de dotation InPACT - Initiative pour le partage culturel
Fonds de dotation du Barreau de Paris Solidarité
Ministère de la Justice : Direction Interrégionale des Services Pénitentiaires de Paris / Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation de Seine et Marne / Centre pénitentiaire Sud-Francilien
Ministère de la Culture : Secrétariat général - Service de la Coordination des Politiques Culturelles et de l’Innovation - Département de l’Education et du Développement Artistiques et Culturels / Direction Régionale des Affaires Culturelles d’Ile-de-France - Service du développement et de l’action territoriale